« La femme à tête de sanglier », épisode 13
(manuscrit posthume de Simon Capital-Descroix)
Des trucs à faire :
Discussion avec Mémé : OK, après quelques réticences (de principe ?). Elle a finalement
pas l’air mécontente de sa nouvelle vie qui commence. Très bien.
Déménager : trois merdes à faire suivre, plus les disques et les bouquins. Quatre allers et
retours dans les escaliers étroits et c’est réglé, tout est chargé dans le Chevrolet.
Le camion : parfait. Noir brillant, vitres fortement teintées, plein d’essence, cartouches
de Dunhill rouge et flasque de Lagavulin dans le vide-poches, chargeur CD plein [Metallica, ZZ Top, Samael, Herbie
Hancock, Black Sabbath, Dimmu Borgir]. Colt Magnum 44, Famas, lacets de cuir, fouet à lanières, menottes, couteau de chasse et un
flacon d’acide sulfurique – tiens ? – dans la boite à gants.
Passage bref au boulot : discussion avec le patron du Petit Poisson, rendue
cordiale par les billets glissées en dédommagement de l’absence de préavis. Joschka se savait de toutes façons éminemment remplaçable.
Libre. Puissant.
Lorsque Joschka sortit du Petit Poisson, il prit deux secondes pour bien réaliser sa
nouvelle vie qui commençait.
Libre. Puissant.
Il se sentait ivre, les sens grisés par l’immense champ de possibilités qui s’ouvrait à lui. Par
quoi commencer ?
Assis dans le camion, Joschka but un coup. Il se vissa ensuite sur le crâne la casquette des
Boston Bruins qui, délicate attention, traînait sur le siège passager. Coup d’œil dans le rétroviseur intérieur : beau, libre, puissant.
Il décida alors d’aller à son bar habituel, où il avait une note qui traînait depuis quelques
temps. En ville, le camion était un peu encombrant, mais c’était un plaisir sans nom de rouler dedans, en dominant l’agitation des berlines grises métallisées anonymes. Sentir les litres
d’essence partir en fumée, pour cramer un peu plus ce qui reste de planète en bougeant les deux tonnes du véhicule, ça aussi c’est bon.
Dans l’embouteillage, rôdait ainsi le Diable en personne, Joschka, le petit con devenu quelqu’un
d’exceptionnel.
Il se gara devant le rade Chez Paulo, prenant son temps pour faire son rangement en
bataille devant la façade vitrée afin que les clients remarquent bien le carrosse. Les sept ou huit personnes présentes tirèrent une drôle de gueule en voyant son conducteur en descendre. Joschka
savait que la première chose que le patron avait pensé, c’est qu’il allait enfin avoir son pognon. Et après tout…
Chez Paulo, c’était un endroit attachant, une sorte bar un peu anglo-saxon, avec des loupiotes tous les mètres du large
comptoir dépoli, cosy mais miteux en même temps. Musique : de Lynyrd Skynyrd à Allman Brothers Band, Thin Lizzy aussi. Au fond de la pièce, un escalier qui menait aux chiottes. Aux murs, des affiches de concert et des photos de bayous. Un drapeau
sudiste au dessus d’un calendrier Pirelli de 1974 (l’année de la sortie de Sweet Home Alabama), pièce de musée qui faisait la fierté de tous. La
clientèle : des étudiants au foie un peu malade, des types sans âge plaqués par leur femme, et quelques filles-femmes plaquées par leurs gars. Des ouvriers ou VRP de passage, aussi.
Joschka n’avait jamais compris comment la clientèle habituée des deux sexes pouvait se côtoyer
aussi souvent dans un endroit pareil et baiser aussi peu ensemble. Ou alors on lui disait pas tout, et c’était sûrement ça. Il y avait sur la droite de la pièce un passage qui coupait le mur
couvert de lambris en diagonales, et qui menait à un espèce de salon, où l’on pouvait s’asseoir peinard et siffler du whiskey toute la soirée. L’endroit était bien insonorisé, et n’avait aucune
fenêtre, ce qui permettait de s’y achever après l’heure légale.
Joschka entra avec un petit sourire, sûr de son effet.
— Salut Paulo. Tu me sers une bière, s’il te plaît ?
— Avec plaisir mon gars !
Le barman, moustachu sympathique, ne pouvait décemment pas se contenir plus
longtemps :
— Dis-donc, t’en as une belle bagnole, c’est à toi ce monstre ?, dit-il un peu
narquois.
— Ouais, ouais…, dit Joschka un peu négligemment.
— Ben l’enfoiré, t’as gagné au Loto ou quoi ?, dit Ross (en vrai : Robert) en partant
dans un rire gras bien caractéristique. Ross, c’était un glandouilleur accro au rock 70’s et au look Harley, mais qui était toujours en rade de fric pour faire rouler son ange de la mort
chromée.
— Ben oui, justement.
— Allez, charrie pas, c’est quoi le truc ?, dit Paulo, traduisant par cette interrogation le
fond de la pensée de toute l’assemblée.
— Ben, j’ai gagné au Loto. Tiens, voilà de quoi payer mon ardoise, et mettre des coups à la
compagnie. Je vais pas rester toute la soirée, quand y en aura plus, vous vous arrêterez », dit Joschka en glissant un billet de 500 à Paulo.
« La femme à tête de sanglier », épisode 14
(manuscrit posthume de Simon Capital-Descroix)
Le geste fit ouvrir des yeux comme des billes aux buveurs et siroteuses présents.
Ils étaient sciés.
Outre Ross et Paulo, il y avait là :
Marc, 25 ans, serveur au Basilic, une pizzeria proche. Comme il était dans le bussiness
rital de pacotille, on l’appelait Marco, ce qui n’était pas très original.
Anne-Sophie, 39 ans, dite Maya, peintre abstraite et alcoolique concrète, nana moyenne et
fauchée, avec quelques rides et un joli cul. Elle suçait un peu Paulo de temps en temps pour picoler sans trop se mettre à découvert.
Berti, la cinquantaine, fils d’un sous-officier SS et d’une veuve de guerre presque inconsolable,
qui avait ses sympathies nazillonnes mais adorait le jazz. Un type un peu torturé, donc, peintre en bâtiment qui passait son temps à essayer de fourrer Maya en lui disant qu’elle faisait, avec
ses toiles, ce que lui ne savait pas faire avec ses grosse pattes, sans comprendre, donc, qu’une fille comme elle cherchait profondément un type à admirer plutôt qu’un amoureux transi. Leurs
origines d’outre-Rhin communes les rendaient assez proches, Joschka et lui.
Jean-Pierre, dit Playboy, un beau mec sur le retour qui du haut de ses quarante balais et de ses
six-cent soixante-dix chattes reniflées, ne crachait pas sur les jeunes mecs une fois en passant. On n’avait jamais réussi à lui faire avouer, même avec du Picon dans sa bière, s’il était du
genre à se faire enfler la rondelle. Du coup, on pensait que c’était le cas, mais qu’il assumait pas bien. Il était cadre commercial dans un grand magasin de bricolage en banlieue.
Linda, dite Moumoune, rouquine grasse bientôt ménopausée, était le vide-couilles de la compagnie.
Tout le monde y était passé dessus sans s’en vanter, même Joschka. Moche, mais propre, elle préférait ça plutôt que de s’épuiser à trouver un gars un peu valable. Elle disait toujours qu’il ne
faut pas livrer les batailles qu’on ne peut pas gagner. Et finalement, tout le monde y trouvait son compte.
— Putain, il plaisante pas l’enculé, murmura Playboy de façon audible.
— Et on peut pas dire que tu sais pas de quoi tu parles, quand tu causes comme ça, rétorqua
Joschka, provoquant une hilarité bienvenue et bon enfant qui mit tout le monde à l’aise.
Paulo servit tout le monde en roteuse supérieure, pintes de 1664 à tous les étages. Tous
trinquèrent à leur ami devenu subitement si cher. Tous aimaient bien Joschka, brave type au fond, même s’il faisait souvent chier avec ses accès de déprime qu’il tentait de noyer dans la cuite,
quand il n’aurait eu besoin que d’une bonne part de tarte aux poils. De fait, personne se serait trop bougé le cul auparavant pour le sortir de la merde, mais tout le monde était bien décidé à
l’aider dans sa nouvelle situation. Et justement…
Maya se rapprocha de Joschka avec des yeux de chatte et lui caressa la nuque en le remerciant.
Les yeux baissés et un sourire coquin, elle venait de lui envoyer un fax mental : quand tu veux, où tu veux, combien je veux. En voilà une qui ne perdait pas de temps. Tous gens fort
désintéressés, les artistes… Joschka l’avait parfois convié à ses parties de jambes en l’air mentales, et il se dit qu’il se l’attraperait bien dans le camion, puis sur le chrome chaud, dans la
campagne, au soleil…
— Tu vas enfin pouvoir t’en farcir, des petites Bulgares du canal à la nuit tombée, lança
Playboy.
— Tu chialeras plus dans ton verre en attendant la fille, la bonne, celle qui te comprendrait et
qui voudrait un peu t’aimer, ricana Ross.
— Hé les mecs, mollo, tempéra Marco, Joschka est un gars sympa, et il vient de nous prouver qu’il
nous oublierait pas, nabab ou pas nabab. Faudrait voir à pas le froisser.
— Tout à fait, sourit Joschka, d’autant que je pourrais bien faire quelques fois appel à vous
pour des trucs un peu spéciaux. Et je serai pas bégueule sur la rétribution…
— Quels “trucs un peu spéciaux” ? s’enquit Berti. Il avait gradé le silence jusque là, jaugeant
comme à son habitude la situation avant de s’en mêler. Cette attitude le conduisait d’ailleurs bien souvent à ne pas s’en mêler du tout, signe de grande sagesse.
— Ben, je compte pas me gratter toute la journée en attendant que la mort vienne me cueillir
pétant dans la soie. J’ai lâché mon boulot, mais je compte bien m’occuper. En fait, je voudrais, avec le temps que j’ai, devenir une sorte de détective privé bénévole. Prendre les problèmes de
gens qui le méritent, et les régler à ma manière. Ca peut nécessiter un peu de main d’œuvre.
— Mais qu’est-ce que tu vas aller t’emmerder ?! dit Ross. Claque ton blé, fais-en profiter
un peu tes potes, prends du bon temps et voilà…
— Je note donc que tu n’es pas partant…
— Oh, attends, j’ai pas dit ça, j’ai même pas dit ça du tout. Non, si tu as besoin de personnel,
pour quoi que ce soit, pas de problème. Et tu sais où me trouver.
Sur ce, Joschka dit qu’il avait à faire, il salua tout le monde et partit. Ah si, juste avant il
jeta un œil au journal qui traînait sur le bar : l’assassin de la pauvre petite postière de la rue Bardon avait été arrêté, et avait tout avoué.
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